
L’une des grandes innovations du traité de Lisbonne est la création d’un « président de l’Union européenne » dans son article 15 du TUE [1]. Cela permettrait d’éviter d’avoir une présidence tournante du Conseil de l’Union européenne tous les six mois. [2]
C’est d’ailleurs un des arguments relevés par l’ensemble des partis européens lors de la dernière intervention de Nicolas Sarkozy devant le Parlement européen. Ils critiquent ainsi le manque de constance à la tête de l’Union européenne alors que celle-ci est face à la plus grande crise financière depuis celle de 1929.
Henry Kissinger : « L’Europe, quel numéro de téléphone ? »
La fameuse interrogation d’Henry Kissinger est toujours d’actualité : pour réagir avec « l’Europe », les Etats-Unis doivent rassembler autour d’eux tous les pays européens : France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie, Espagne, Portugal, Pologne, République Tchèque etc. Autant dire qu’ils ont tout intérêt à avancer sans attendre l’accord de ces interlocuteurs qui sont tous dans des situations nationales différentes.
Souvenons-nous de la guerre en Irak de 2003 où Georges W. Bush a su jouer habilement des divisions entre Européens pour pouvoir lancer finalement l’attaque contre Saddam Hussein, même sans mandat de l’ONU et donc dans le non-respect du droit international. Avec une seule personnalité s’exprimant au nom de tous les chefs d’États et de gouvernements, nous n’aurions plus a priori ce genre de problème puisque ce serait le représentant des pays de l’Union européenne, donc de 495 millions d’habitants, qui ferait face au président des USA.
De plus, tout comme pour les citoyens européens, les Américains pourraient matérialiser « qui est l’Europe ». L’Union européenne deviendrait ainsi un bloc plus unifié et donc pourrait apparaître comme un des interlocuteurs mondiaux incontournables, à l’instar des présidents chinois, russe et… américain.
Un futur président paralysé pour l’Union européenne ?
Les Jeunes Européens - France dans une de leur dernière résolution privilégient le président de la Commission dans le futur triumvirat [3] promis par le traité de Lisbonne.
Mais pourquoi les Fédéralistes semblent-il privilégier le président de la Commission européenne ? [4] Parce qu’il aura la légitimité démocratique, puisqu’élu par le Parlement européen. En effet, si certains veulent ajouter au traité de Lisbonne l’élection du président de l’UE à l’élection au suffrage universel, c’est parce que celui-ci est confronté à un problème de légitimité vis-à-vis du corps qui l’aura élu : le Conseil européen. En effet, ce dernier est composé de chefs d’États et de gouvernements qui ont été élus démocratiquement et qui ont ainsi reçu mandat de leurs citoyens pour les représenter au niveau international (et donc européen).
Le président de l’Union européenne peut-il prendre une décision qui aille à l’encontre de la volonté de plusieurs dirigeants européens ? L’exemple irakien est le plus explicite pour montrer que les divergences sont souvent présentes, alors même que la majorité des Européens semblaient opposés (à différents degrés) à cette guerre. Le président de l’Union européenne devra selon l’article 15 (6 ;c) oeuvrer pour faciliter la cohésion et le consensus au sein du Conseil européen. Il ne pourra donc pas prendre une position qui casse cette cohésion et sera donc lié à la décision du Conseil…s’il y en a une.
Un président américain plus libre et donc plus fort
C’est là que réside la différence majeure entre les futurs présidents américains et européens :
- le président américain a été élu par les citoyens (même si c’est de manière indirecte) et peut donc se prévaloir de cette légitimité pour s’exprimer directement au nom des Etats-Unis dans le monde entier.
- le président européen ne pourra jamais être libre de ses propos car sa légitimité vient du Conseil européen qui peut lui retirer à tout moment son mandat s’il va trop loin sur un sujet. Il devra donc être très (trop ?) prudent.
Nous n’aurons donc pas un équilibre entre les deux présidences, même si le concept pouvait paraître séduisant. Bien sûr, il faut prendre aussi en compte les personnalités des deux présidents. Le comportement de Nicolas Sarkozy a été salué par toutes les classes politiques durant cette crise financière en raison de son dynamisme. Un futur président américain isolationniste (il ne serait pas le premier) donnerait une vraie fenêtre de tir (diplomatique) pour le président de l’Union européenne. Cependant, les divergences des systèmes ne peuvent nous faire espérer un réel changement dans le rapport de forces qui existent entre les deux rives de l’Atlantique.
On voit ici la différence entre le système fédéral américain qui permet une représentation claire à l’extérieur et le système politique « à mi-chemin » de l’Union européenne. L’intergouvernementalisme trouve ici une nouvelle limite.








