
Qui sommes nous ? D’où venons nous ? Où allons nous ? Que signifie être français aujourd’hui ?
Est-il encore possible de dire ’’nos ancêtres les Gaulois’’ ? Dans quelle mesure cela est-il encore historiquement fondé ? Et dans quelle mesure cela n’est-il pas devenu franchement ridicule voire complètement anachronique ?
En quoi ces ’’filiations’’ sont-elles encore aujourd’hui pertinentes ? Que signifie et que révèle aujourd’hui cette recherche des origines et la volonté proclamée de s’y référer parfois encore ?
Fondamentalement, l’auteur de cet ouvrage cherche moins à répondre à ces questions de façon définitive qu’à surtout décliner le long récit de cette fameuse ’’controverse’’ historiographique qui traverse en fait l’Histoire de France : du Moyen âge à nos jours.
’’LA’’ grande question historiographique française
Le peuple français est une énigme. Il n’est pas le seul à l’être ainsi mais, néanmoins, sa nature complexe vaut questionnement et pose question. En effet, si ses origines ’’ethnologiques’’ se perdent dans un lointain passé néolithique et celto-gallique, sa langue est sans contestation aucune de racine latine [2] et son nom ’’collectif ’’ actuel est tout aussi clairement d’origine germanique [3].
Un héritage complexe souvent instrumentalisé par diverses écoles de pensée politiques pour mieux faire avancer leurs thèses et idées. Et cet ouvrage, s’il ne cherche pas à trancher ces questions historiographiques de façon catégorique et définitive (tout du moins en ces termes anachroniques d’autrefois…), n’en n’est pas moins là un compte rendu détaillé de cette ’’querelle’’ qui a mobilisé les plus grands esprits de la pensée politique et de l’école historiographique française.
Et ce, des légistes du XIVe siècle et de Jean Bodin à nos jours : en passant par Carcopino et Ernest Lavisse, Fustel de Coulanges ou Camille Jullian, Jules Michelet ou Augustin Thierry, Dubos ou Boulainvilliers [4], Volney et Montesquieu, etc.
Au coeur des débats érudits
En effet, cette question historiographique est au cœur des débats érudits depuis au moins les XIVe, XVe et XVIe siècles : une époque où une Monarchie française, alors en quête de légitimité politique face à la Papauté et face à l’Empire (germanique), cherche à faire accréditer ce fameux ’’mythe troyen’’ qui lui aurait alors permis d’acquérir légitimité dynastique et respect international.
Il s’agit là d’un mythe (une totale mystification, en fait…) qui, datant des lointaines chroniques médiévales de Grégoire de Tours et du Pseudo-Frédégaire (aux VI et VIIe siècles) fait descendre les rois franç(ai)s de fuyards troyens ayant miraculeusement échappé à la destruction de leur ville pour (sous la direction d’un certain Francus, Francion (ou Anténor), fils du fameux prince troyen Hector…) s’expatrier en ’’Erèbe’’ et venir s’y établir entre Rhin et Danube : là où ils auraient fondé la cité mythique de Sicambria, creuset du futur peuple franc [5]…
Un récit mythologique auquel nous ne saurions accorder davantage de crédit. Et pour cause : non seulement il ne repose sur absolument aucun élément scientifiquement fondé mais parce que, plus important encore (en dehors de ses seuls enjeux de stricte bonne connaissance du passé…), cette controverse dissimule là, en effet, des enjeux idéologiques de pouvoirs relevant de divers niveaux de lecture.
Trouver, à la lumière du passé, le régime politique idéal
En effet, il s’agissait là d’une question de politique ’’intérieure’’ de première importance. Puisque - selon la réponse qu’on voudra bien y apporter - seront historiquement légitimées et politiquement privilégiées, selon les époques, différentes formes de régimes :
Monarchie nationale traditionnelle, centralisée et de Droit divin (ou strictement représentative, décentralisée et d’essence parlementaire…) ou Monarchie militaire (héritière des rois francs et de leur ’’droit de conquête’’) voire Monarchie judiciaire (héritière de l’Empire de Rome, héritière de celui-ci par transferts et ’’délégations de pouvoirs’’ en bonne et due forme),sorte de magistrature républicaine. Empire césarien (dictature militaire ou magistrature publique ?) et/ou régime personnel plébiscitaire (puissance patrimoniale, héréditaire ou élective ?). République vertueuse ’’populaire’’ (démocratique et d’exercice direct)ou République ’’bourgeoise’’ (oligarchique, d’essence parlementaire et d’exercice représentatif…), etc.
De même il s’agissait là de trancher (à la lumière du passé des Républiques de l’Antiquité ; comme Athènes, Sparte, Carthage ou Rome…) sur la forme idéale et définitive à donner aux éventuelles Républiques des Temps modernes (i.e : Confédération helvétique, Provinces-Unies, États-Unis, République française, etc) ou sur le rôle politique à donner aux Assemblées d’Ancien régime.
Lesquelles pouvaient rester de strictes Cours de justice (comme l’étaient encore les Parlements d’Ancien régime) se voir investies de pouvoirs de représentation (comme c’était effectivement le cas pour les États généraux) voire de contrôle des Autorités publiques (comme c’était effectivement le cas, alors depuis peu, pour la Chambre des Communes britannique) (cf. pp. 33-39).
Complexité de la question, complexité des enjeux
Une question fort complexe puisqu’il s’agit également là d’une question sociale de premier ordre. En effet - selon la réponse qui y sera apportée - seront justifiés ou contrariés (voire combattus…) les distinctions et privilèges d’une noblesse se percevant (puisque d’origine ’’franque’’ - donc germanique - en terre ’’gallo-romaine’’…) et parfois même perçue comme étrangère au ’’corps national’’ [6].
Et, pareillement, puisqu’il s’agit là aussi d’une question de politique ’’étrangère’’. Puisque de la réponse qui sera apportée à cette question découleront les rapports d’autonomie ou de sujétion entre le roi de France et le Saint-Empire (ou la Papauté), puis entre la France et l’Allemagne (ou le Saint-Siège).
Une question qui doit susciter interrogations et méfiances
Une question délicate, également, puisqu’elle met en exergue les tentations ’’ethnicistes’’ de certains auteurs du passé, parfois tentés (Henri de Boulainvilliers, en tête…) d’essayer de légitimer certaines situations politiques historiquement conjoncturelles par des démonstrations historiques et ’’identitaires’’ (aux relents parfois même ’’racistes’’) hasardeuses et scientifiquement fort contestables.
En effet, comme on le voit ici, la question ’’identitaire’’ n’est vraiment importante aux yeux des politiques que dans la mesure où ces ’’politiques’’ cherchent surtout à faire abusivement valider par l’Histoire les choix politiques et les modèles sociaux (et gouvernementaux) qu’ils ont déjà préalablement préconçus et décidé de promouvoir.
Ainsi souvent, comme on le voit d’ailleurs très bien dans cet ouvrage, l’Histoire - qui n’est pas à l’abri de quelques ’’interprétations-manipulations’’ - n’est donc là qu’un instrument de validation au service des uns et des autres, de leurs projets politiques et de leurs systèmes idéologiques.
D’où la nécessité de rester donc vigilant et très méfiant face aux interprétations politiques de faits historiques relevant de si lointains passés. Puisque l’Histoire au service des nationalismes (et de la politique ?) ne vaut finalement pas mieux que l’ignorance…





