
Si on se fonde sur la géographie classique, seule 3% du territoire turc est véritablement européen, le reste se situant en Asie (mais la partie européenne concentre 15% de la population). Cette portion de territoire semble cependant suffisante pour arguer que la Turquie est européenne, comme le montre son statut officiel de candidat. D’autre part, le critère géographique est difficile à opposer à l’adhésion de la Turquie, puisque Chypre, selon les canons de la géographie classique, n’est pas non plus en Europe.
Certes, la comparaison s’arrête là puisque la Turquie diverge tant par son étendue que par sa population. Mais la géographie est un argument extrêmement difficile à manier puisqu’elle est une construction arbitraire qui ne correspond à aucune réalité tangible. Ainsi, les chaînes de montagne Turques ne sont que le prolongement des Alpes. D’ailleurs le continent européen en tant que tel n’a pas de réalité au sens physique du terme, puisque l’Europe (et la Turquie) font partie de la plaque eurasienne. Ce qui explique que dans les écoles primaires américaines, on étudie les 5 continents suivant : l’Amérique du Sud, l’Amérique du Nord, l’Océanie, l’Afrique et l’Eurasie. Mais pas l’Europe ( !) puisque, de fait, il n’existe pas de continent européen.
Aussi, l’argument de la non appartenance de la Turquie à l’Europe n’a-t-il aucun sens géographiquement parlant. D’ailleurs, il semble que le caractère non extra européen de la Turquie ai été déjà tranché par de nombreuses organisations : la Turquie est l’un des membres fondateurs du Conseil de l’Europe, de l’OSCE, et ses équipes de foot jouent en coupe de l’UEFA. La Turquie est également membre de l’Organisation du Traité Atlantique Nord (OTAN), alliance euro-atlantique par définition. Or la Turquie ne se situant pas en Amérique du Nord, on ne peut qu’en déduire qu’elle se situe en Europe.
Un passé commun mais mouvementé
Il est également difficile d’arguer que la Turquie et l’Europe ont des histoires distinctes, bien qu’elles ne soient pas totalement communes. La Turquie est une puissance européenne majeure depuis des lustres, ses conquêtes s’étant étendues jusqu’aux portes de Vienne (mais également jusqu’en Égypte et loin jusqu’au Moyen-Orient). Au 19e, on parlait de la Turquie comme de « l’homme malade de l’Europe ».
Certes, la Turquie a plus souvent été perçue comme un adversaire, voire une menace que comme un pays partageant une destinée européenne commune. Mais si le caractère historiquement belliqueux des relations de la Turquie avec les diverses autres puissances européennes suffit à nier le droit de la Turquie à intégrer l’Union européenne, c’est oublier la vocation première de la construction européenne, i.e. intégrer les adversaires d’antan dans une structure supranationale pour éviter toute résurgence guerrière.
Une communauté de valeurs est-elle possible avec la Turquie ?
Mais au-delà de sa vocation pacificatrice, l’UE se veut une communauté de valeur. Repousser l’adhésion de la Turquie tant que les valeurs essentielles de l’UE (démocratie, droits de l’homme et de la femme, droit de propriété, liberté de penser…) ne sont pas respectées est un devoir, mais le caractère universaliste de ces mêmes valeurs fait que la Turquie peut parvenir, à terme, à les faire siennes. Aussi, on ne peut écarter que de façon temporaire l’adhésion de la Turquie au nom de cette communauté de valeur. S’il reste encore beaucoup de progrès à faire, la Turquie semble pourtant être sur le bon chemin puisque les récentes élections ont montré que la démocratie y est vivace et que le pays est capable de résoudre une grave crise institutionnelle et politique par les urnes. L’accession au statut de membre à part entière de l’UE d’une Turquie démocratique et respectueuse des droits fondamentaux serait le plus éclatant succès de la politique étrangère de l’UE, démontrant ainsi l’efficacité du spill-over et du soft power.
Ce serait également la preuve que l’Union européenne n’est pas un « club chrétien ». Mais de là à penser que l’UE s’attirerait les faveurs du monde musulman, il n’y a q’un pas à ne pas franchir ; ce serait en effet oublier que les turcs, bien que musulmans, ne sont pas portés dans leur cœur par leurs co-religionnaires, justement parce qu’ils sont jugés trop européanisés : consommation de raki, faible assiduité à la mosquée, mœurs jugées par trop libérales…
La Turquie, atout ou danger pour la politique étrangère de l’UE ?
La politique étrangère de la Turquie joue aussi un rôle dans le désamour entre les Turcs et les reste du monde musulman. En effet, la Turquie est alliée à Israël et a toujours été un fort soutien des Etats-Unis dans la région. Soutien qui a amené certains à dénoncer la Turquie comme un second cheval de Troie qui en cas d’adhésion inféoderait l’UE encore d’avantage aux intérêts de l’hyper puissance américaine. Mais une telle position ne peut résulter que d’une mauvaise connaissance de la politique étrangère de la Turquie, qui frappe d’avantage comme extrêmement indépendante que comme alignée sur celle d’une quelconque puissance. En témoigne le refus turc de laisser les Etats-Unis utiliser leur espace aérien et leurs bases lors de la seconde guerre du Golfe.
En fait, la Turquie pourrait s’avérer être un atout géostratégique pour l’UE, notamment en permettant à l’Union de briser le monopole stratégique des USA au Moyen-Orient et en lui donnant une possibilité de contrôler les flux de pétrole et de gaz en provenance de la Caspienne et du Golfe, assurant ainsi pour partie la sécurité des approvisionnements énergétiques des pays membres.
Mais intégrer la Turquie serait également synonyme de défi stratégique et diplomatique pour l’UE, puisqu’elle aurait désormais des frontières avec des pays aussi dangereux ou instables que l’Iran, la Syrie ou l’Irak. Sans compter que l’Union devrait faire face à une éventuelle gestion du problème kurde, puisque la Turquie abrite une forte communauté de ce peuple disséminé entre la Turquie, l’Irak et l’Iran. Or, la Turquie n’a pas exclu d’agir militairement au Kurdistan irakien si ce dernier supportait les velléités indépendantistes des kurdes de Turquie.
Le problème chypriote : un sujet épineux
L’autre grand problème, c’est la non reconnaissance par la Turquie de la république chypriote grecque. Comment envisager d’intégrer un pays au sein d’une Union dont il ne reconnaît pas tous les membres ? C’est la raison de la clôture de 8 des 35 chapitres de négociations d’adhésion en décembre dernier. Mais le problème chypriote est plus complexe qu’il n’y paraît. En effet, normalement les deux parties de l’île devaient se réunifier en 2004 et entrer ensemble dans l’Union européenne. Mais, alors que la partie turque a voté pour le plan de réunification de l’ONU, la partie grecque a voté contre. Cette dernière est donc entrée seule dans l’UE, au grand dam de la Turquie et des Chypriotes turcs.
Conclusion
Au final, la vocation européenne de la Turquie ne peut être totalement niée. Et l’on est bien forcé de constater que tous les obstacles qui pourraient s’opposer à une éventuelle adhésion de la Turquie pourraient êtres levés dans les décennies à venir. Les récentes élections sont d’ailleurs la preuve du pouvoir évanescent de l’armée et viennent conforter la solidité de la démocratie turque.
Certes, c’est un parti islamique (mais pas islamiste !) aux rênes du gouvernement, mais il se veut l’équivalent de la démocratie chrétienne, et jusqu’à présent, il faut bien reconnaître que ce parti à plus fait dans le sens de la démocratisation et du rapprochement de l’UE que l’ensemble des gouvernements laïques qui l’ont précédé. La volonté d’intégrer un jour l’Union semble être le moteur qui réussira pour la première fois à rendre Islam et démocratie pleinement compatibles dans un pays musulman.
Mais la grande question, en tant que fédéraliste, n’est pas tant de savoir si la Turquie remplira ou non les critères pour entrer un jour dans l’Union européenne, mais plutôt de s’assurer que, si la Turquie venait un jour à rejoindre notre communauté, elle ne serait pas un obstacle à l’avènement de l’Europe fédérale que nous appelons de nos vœux. Et c’est cela qui devrait guider notre réflexion et nos positions vis-à-vis de la Turquie.
Cet article a déjà été publié le 7 septembre 2007.




