
Changer de regard sur l’Empire plurinational
Si dans l’imaginaire français l’Empire austro-hongrois reste l’incarnation d’un régime autoritaire et belliqueux peu scrupuleux à l’égard des aspirations nationales, cette puissance européenne a longtemps permis une coexistence pacifique entre des citoyens que tout semblait pourtant opposer : nationalité, langue, religion. Marqué par l’idéal de l’Etat-Nation, notre regard français a tendance à considérer l’Empire des Habsbourg comme une construction politique arriérée et particulièrement antidémocratique.
Mais la politique de la Troisième République fut-elle bien plus respectueuse à l’égard des minorités régionales comme les Bretons que ne le fut l’Empereur à l’égard des nations de son Empire ? Rappelons qu’il leur accorda par la Constitution de 1867 une égalité de droit et reconnut leur aspiration à conserver et enseigner leur langue nationale ainsi que la volonté de promouvoir leur patrimoine culturel. Notre « grande Nation » jacobine qui a toujours eu une certaine réluctance à reconnaître les minorités et notamment les identités régionales en insistant surtout sur l’assimilation n’aurait-elle pas eu à apprendre de cette double monarchie austro-hongroise capable de concéder à la Hongrie une autonomie conséquente dans l’administration du royaume ?
L’unité dans la diversité : mythe autrichien et réalité européenne ?
Ces interrogations polémiques ne sont pas destinées à critiquer notre vision de la Nation mais simplement à nous décentrer pour prendre conscience que notre représentation française de l’Etat-Nation est inadaptée pour la prise en considération de la pluralité à l’échelle européenne. S’il présente un exemple historique intéressant, l’Empire austro-hongrois ne saurait être mythifié. Car si en 1918, l’Empereur Karl s’est adressé à ses « peuples fidèles » pour bâtir un empire fédéral sur la base du libre consentement des nations qui le composaient, ce projet n’a pu être concrétisé, signe que des fractures internes le traversaient.
Les nationalismes exacerbés ont fait voler en éclat ce qui aurait peut-être pu servir de modèle à une fédération d’Etats européens, abstraction faite de la nature monarchique de l’entité. Reste un domaine où l’Autriche-Hongrie semble avoir été précurseur : l’administration. En effet le droit des citoyens européens à s’adresser aux institutions européennes dans leur langue nationale n’a rien d’unique puisque c’était déjà le cas en Kakanie [1] pour les peuples de l’Empire depuis 1880 (voire 1848-1852). Toutes les lois étaient traduites dans les 10 langues nationales et tous les fonctionnaires se devaient de maîtriser en plus de l’allemand, la langue nationale de la région où ils étaient en poste.
L’Etat-Nation : étape nécessaire ?
Finalement on pourrait presque se demander si, bien loin d’être une construction politique arriérée, l’Empire Austro-Hongrois n’a pas finalement été en avance sur son temps en voulant dépasser les orgueils nationaux afin de constituer un ensemble politique « supranational ».
Dans la mesure où elle se construit postérieurement aux élans nationalistes, l’Union Européenne a plus de chances d’aboutir, d’autant que son intégration et son élargissement se font bien plus pacifiquement que ne s’est constitué l’Empire Habsbourgeois. Néanmoins, les réticences souverainistes de certains états membres (notamment parmi les plus récents) nous rappellent combien il est difficile de s’intégrer à un ensemble plus vaste tant que n’a pu s’exprimer une identité nationale frustrée, bafouée ou réprimée pendant plusieurs décennies, quand ce ne sont pas des siècles.








