
Les Français tiennent l’euro responsable des fortes hausses des prix et de la perte de leur pouvoir d’achat. « Les Français ont l’impression de ne pas avoir fait une si bonne affaire », explique Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences-Po).
Adopté dans les porte-monnaie des français, l’euro ne l’est toujours pas dans le cœur de nos concitoyens. Il nous faut donc expliciter l’utilité de la monnaie unique et les informer de la réalité des faits.
L’utilité de l’€uro
La première consiste en la disparition des contraintes liées au change. Cela signifie qu’acheter un produit dans un pays de la zone euro est aussi simple que d’aller à l’épicier du coin : plus besoin d’échanger des francs contre des marks ou des pesetas, et surtout plus de frais ni d’opération ni de change. La comparaison des prix n’en est donc que plus facile, et la terrible concurrence libre et non faussée trouve toute sa justification pour le consommateur. De même pour les entreprises commerçant avec ses voisins, la monnaie unique supprime tous les coûts et risques liés aux opérations de change. Ainsi, il ne leur est plus nécessaire de s’assurer ou d’augmenter la marge bénéficiaire pour se protéger contre les risques de fluctuation des taux de change.
De plus, pour les entreprises établies dans la zone euro qui effectuent des échanges avec le reste du monde, la facturation en euros est beaucoup plus courante et permet de bénéficier d’une protection contre les variations des taux de change. Par exemple, par le passé, une entreprise grecque avait beaucoup de difficulté à convaincre un client international de payer en drachmes, sa monnaie nationale. Celui-ci préférait payer en dollars ou en marks, monnaies de référence du commerce international avant la création de l’euro. Cela entraînait pour l’entreprise des risques liés à la volatilité du change entre la monnaie domestique et le dollar ou le mark. Cet inconvénient a disparu avec l’euro qui a acquis, à l’instar du dollar, un statut de monnaie de paiement dans le commerce international.
L’€uro dispose du statut international de monnaie de réserve : l’euro est la deuxième monnaie de réserve derrière le dollar, et devant le yen japonais et la livre sterling. Une monnaie de réserve est utilisée par les banques centrales pour constituer des réserves de change à utiliser en cas de crise monétaire. Cela confirme la « solidité » de l’euro donc la confiance que lui confèrent les investisseurs internationaux, notamment par rapport aux anciennes monnaies nationales.
Enfin, l’Union économique et monétaire, en supprimant les perturbations causées par les fluctuations irrégulières des taux de change, établit un cadre économique stable, qui permet de maintenir l’inflation et les taux d’intérêt à un niveau peu élevé.
M. Josep Borrell Fontelles, à l’époque président du Parlement européen, le 5 avril 2005, au cours d’une audition par la délégation du Sénat pour l’Union européenne, a avancé un argument « original » en faveur de l’euro, liant souveraineté politique sur le plan international et disparition de la spéculation monétaire : « Je constate aujourd’hui que, sans être un véritable moteur de la croissance européenne, l’euro est un bouclier. Je pense aussi que les États qui ont adopté la monnaie européenne ont abandonné une souveraineté monétaire formelle pour une souveraineté politique réelle. J’ai en effet la conviction que l’Espagne n’aurait pas pu retirer ses troupes d’Irak si sa monnaie était encore la peseta, car elle n’aurait pu faire face aux mouvements spéculatifs qui auraient suivi sa décision ».
L’€uro est-il inflationniste ?
Regardons ce qu’en dit la Banque de France dans ses « Documents et débats » publié en janvier 2007 :
La stabilité des prix est l’objectif premier de la politique monétaire. Cet objectif est constamment atteint en France depuis 2000 avec une inflation annuelle légèrement inférieure à 2,0 % et proche de la moyenne des dix années précédentes (1,8 %). L’introduction, en 2002, des pièces et billets en euros ne s’est donc pas accompagnée d’une hausse plus rapide des prix.
Ce n’est pourtant pas ce que pensent les Français : près de la moitié d’entre eux, selon les enquêtes, estiment que l’euro a provoqué plus d’inflation. Beaucoup de consommateurs y voient même la première cause de hausse des prix.
En 2002, avec l’introduction de l’euro, les prix ont augmenté d’environ 0,2 %. Pourtant, au même moment, un décrochage se produit dans la perception des Français qui ont l’impression que l’inflation augmente brutalement. Cette rupture est commune à tous les pays de la zone. Elle est plutôt moins accentuée en France mais elle est aussi beaucoup plus durable.
Dès 2003-2004, l’inflation « perçue » décline dans la plupart des autres pays européens et retrouve ainsi en Allemagne un niveau cohérent avec celui de l’inflation mesurée tandis que les Français continuent à percevoir, aujourd’hui encore, une inflation très supérieure à la réalité.
Des raisons psychologiques sont d’abord à l’origine de ce malentendu
Juger les prix en euros est très difficile pour nombre de consommateurs qui raisonnent encore mentalement par rapport au franc. L’opération de conversion peut brouiller les repères (malgré le maintien fréquent de l’affichage en francs).
Un second effet est encore plus important. Les consommateurs sont surtout sensibles aux prix des produits qu’ils achètent tous les jours (ou presque) : par exemple les produits alimentaires ou le carburant.
Or il se trouve que ce sont eux qui augmentent le plus rapidement. Pour d’autres biens - automobiles, appareils ménagers, matériel informatique, Hi-Fi,… - les prix baissent ou augmentent moins. Mais ils sont achetés beaucoup moins souvent. Le gain - pourtant très réel - de pouvoir d’achat n’est pas directement perceptible : les consommateurs ne gardent pas en mémoire les prix du passé lointain, surtout s’ils étaient exprimés dans une monnaie différente.
Mais d’autres évolutions expliquent également cet écart
Beaucoup de consommateurs effectuent l’essentiel de leurs achats quotidiens dans des magasins de grande distribution. Or, entre 2000 et 2004, les prix y ont augmenté plus vite que dans d’autres circuits de vente. Cette accélération doit être rapprochée des changements de législation qui ont limité, pour la grande distribution, la possibilité de baisses de prix (interdiction des « prix cassés » et de revente à perte introduite par la Loi dite Galland à compter de 1997). Quand ces mesures ont été atténuées ou annulées (accord inter-professionnel sur des baisses de prix à mi-2004 puis Loi Dutreil-Jacob entrée en vigueur le 1er janvier 2006), l’inflation dans la grande distribution est revenue à la moyenne. Ce qui a joué, ici, n’est donc pas l’euro, mais l’insuffisance de la concurrence, limitée par la réglementation.
La divergence accrue dans les évolutions de prix a d’autres conséquences : tous les Français ne subissent pas la même inflation. L’indice reflète les dépenses d’un ménage moyen, mais les dépenses de tous les ménages ne sont pas identiques.
Les perceptions des Français sont importantes. Elles influencent leurs comportements. Toutes les enquêtes montrent qu’ils sont profondément attachés à la stabilité des prix. Il est important que l’opinion soit pleinement informée de la réalité des faits.
L’euro n’est donc pas à l’origine de tout ce qui va mal en France. L’euro est un formidable bouclier contre les perturbations du système monétaire international (dévaluation du dollar, sous évaluation du yen, déficits américains, etc…) nous assurant une formidable stabilité. Qui sait où en serait le franc aujourd’hui après les attentats du 11 septembre 2001, le refus de soutenir les Américains pour la guerre en Irak ou encore les niveaux record du baril de pétrole.
Même si aujourd’hui, la force de l’euro pèse un peu sur nos exportations, il nous assure sans contexte une stabilité dont nos économies européennes bénéficient largement.






