
L’Autriche intéresse relativement peu les médias français. L’histoire particulière de cet État membre de l’Union européenne ne mériterait-elle cependant pas plus d’attention ? Qui tente de comprendre les rapports conflictuels de l’Autriche avec l’Europe et avec son propre passé devrait se pencher sur la problématique passionnante de la neutralité autrichienne.
Le rôle fondamental de l’histoire en Autriche : une neutralité clairement définie ?
Sans qu’il soit nécessaire de verser dans la chronologie inutilement détaillée, il est difficile de faire l’impasse sur les raisons historiques de la situation particulière de l’Autriche : cette dernière occupe en effet le statut de pays neutre depuis l’adoption par le Conseil national autrichien de la Loi fédérale constitutionnelle du 26 octobre 1955 portant sur la neutralité permanente de l’Autriche.
Cet événement ne nous apprend en soi que peu de choses sur le choix d’une telle neutralité, si l’on ne rappelle pas que l’accord de 1955 fait suite à dix années d’occupation du territoire autrichien par l’URSS, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et la France. Mais on peut également voir dans la Déclaration tripartite de Moscou du 1er novembre 1943 - qui déclarait l’Anschluss comme nul et non avenu, prévoyait la création d’un État autrichien indépendant et présentait l’Autriche comme la victime du national-socialisme - l’un des actes fondateurs de la neutralité autrichienne.
Eléments de comparaison avec l’Allemagne d’après-guerre : une situation historique en réalité ambiguë
Si l’on compare cependant la position de l’Autriche avec celle de l’Allemagne d’alors, on notera bien vite l’ambiguïté du statut accordé à l’Autriche en 1955. Alors que l’Allemagne paie le prix de la souveraineté retrouvée par la division en deux États distincts, l’Autriche tente d’accéder à cette souveraineté par le statut de pays neutre. Que faut-il justement entendre par « neutralité » ? Dans le cas de l’Autriche, il s’agit bien d’une contrepartie au départ des troupes d’occupation stationnées sur le territoire autrichien depuis 1945 et ne manquaient pas d’exploiter la situation géographique stratégique du pays (interface entre l’Europe de l’ouest et l’URSS). Ce n’est en réalité qu’avec l’accord de neutralité signé le 15 mai 1955 entre l’URSS et les trois autres puissances occupantes que la situation de guerre prend fin en Autriche.
Mais un pays occupé et divisé dix années durant par des puissances étrangères peut-il vraiment être considéré comme victime des atrocités de la Deuxième Guerre mondiale ? Cette ambiguïté se retrouve d’ailleurs déjà dans le texte de la Déclaration tripartite de Moscou évoquée précédemment [1].
Cette comparaison avec l’histoire de l’Allemagne nous en apprend par ailleurs beaucoup sur le rôle joué par l’Europe dans la quête autrichienne et allemande d’une nouvelle souveraineté. On peut avancer l’idée que l’Europe a permis à l’Allemagne (en l’occurrence l’Allemagne de l’ouest) de retrouver sa souveraineté au sein de la communauté internationale en se développant au niveau national : la réussite économique par le Wirtschaftswunder pourrait être une bonne illustration de cette fierté nationale retrouvée.
L’Autriche semble au contraire avoir regagné sa souveraineté en se déployant à l’international, comme en témoigne la ville de Vienne, symbole de l’ouverture internationale de l’Autriche. Une petite incursion dans l’histoire de l’Autriche pourrait ici nous rappeler que ce pays situé géographiquement parlant au centre de l’Europe a toujours entretenu des liens commerciaux étroits avec ses voisins, en particulier à l’est [2].
Les conséquences politiques de l’histoire autrichienne
De telles particularités historiques ne sont pas restées sans conséquences sur la politique et sur la société autrichiennes. La politique autrichienne semble d’une part être marquée du sceau de la contradiction : neutralité et adhésion à l’Union européenne en 1995 constituent en toute rigueur une contradiction dans les termes. L’Autriche aurait-elle « oublié » son engagement de neutralité en 1995 ? N’était-elle pas de fait déjà partie prenante de l’Europe auparavant ? L’Autriche a fait des entorses à son propre engagement de neutralité, comme l’autorisation donnée lors de la première guerre du Liban à des avions américains de survoler son territoire – autorisation non révélée à temps à la communauté internationale, ou comme la présence de troupes autrichiennes en Afghanistan.
C’est d’autre part la société autrichienne elle-même qui est affectée par la position difficile de son propre pays : contrairement à son voisin allemand qui s’est confronté, non sans difficultés et résistances, à son propre passé il y a plusieurs décennies, l’Autriche a relativement peu abordé la question de son rapport au passé. La thématique de la Vergangenheitsbewältigung (la prise en compte du passé) y est encore un terrain à exploiter, bien que de nombreuses avancées aient pu être constatées.
La conséquence la plus visible est peut-être la place prépondérante occupée en Autriche par l’extrême-droite. Mais les Européens que nous sommes noteront en particulier les rapports difficiles qu’entretient l’Autriche avec l’Union Européenne : la dénonciation de la coalition ÖVP-FPÖ (conservateurs - parti d’extrême-droite fondé par Jörg Haider) par les partenaires européens de l’Autriche en 2000, l’opposition autrichienne à l’adhésion de la Turquie en sont quelques exemples.
L’apport original de la littérature autrichienne d’Elfriede Jelinek
Cette prise en compte tardive et problématique du passé explique les développements originaux que connaît une certaine branche de la littérature autrichienne. Elfriede Jelinek, auteur particulièrement critique et polémique quant à l’attitude de l’Autriche face à son passé controversé, fait figure de pionnière dans la confrontation avec celui-ci [3] . Sans pour autant confondre création littéraire et réalité historique, on peut néanmoins retenir de son œuvre certains points particulièrement intéressants : cette auteure engagée évoque peut-être moins directement la neutralité de l’Autriche qu’une certaine situation géographique et « psychologique » de son pays : l’Autriche constitue une Alpenrepublik, pays montagneux, comportant des vallées enclavées, et où les habitants vivent bien souvent en communautés isolées, ne développant que peu d’échanges entre eux. Ce climat singulier, Elfriede Jelinek l’utilise de manière tout à fait métaphorique et caricaturale pour dénoncer un certain état d’esprit autrichien : la volonté d’ignorer son propre passé.
Ce petit détour par une littérature étrangère polémique permet ainsi de replacer le débat politique sur la position ambivalente de l’Autriche dans un cadre de réflexion plus large. Mais d’un point de vue bien plus concret, que penser finalement de l’impact de la crise économique internationale actuelle sur la position de l’Autriche ? Doit-on s’attendre à un retour à l’échelon national ou à une poursuite de l’intégration européenne de l’Autriche ?








