
À la fin du XVIIIe et durant le XIXe siècle, temps des émergences nationalistes et romantiques, lorsque les nations Européennes se sont constituées, elles l’ont fait en respectant un ’’mode opératoire’’ symbolique similaire : adoptant chacune identiquement, drapeaux, devises, histoires officielles, figures héroïques, monuments emblématiques et hymnes censés figurer et représenter leur ’’identité’’ et leur ’’être’’ profond.
Parmi ces nouveaux ’’symboles’’ de la Nation : les hymnes, textes musicaux censés raconter l’histoire des nations, exprimer leurs valeurs et leurs aspirations, ou refléter l’âme des peuples.
Ces hymnes nationaux des pays européens, vous pouvez déjà en découvrir vingt-sept d’entre eux (dont ceux de l’Islande, de la Norvège, du Liechtenstein, de Saint-Marin ou de la Turquie) sur le CD édité (sous le haut patronnage du Conseil de l’Europe) par l’association ’’Europe et Liberté’’ (www.eurolibe.com).
Trésors culturels cachés…
Jusqu’ici ces musiques patriotiques destinées à être jouées lors des fêtes nationales ou manifestations collectives, à l’occasion de rencontres entre chefs d’Etats (ou en ouverture de compétitions sportives…) étaient, hormis des ’’patriotes’’ déclarés, finalement peu prises en considération dans les milieux se piquant d’être cultivés. Car, en effet, certaines de ces productions littéraires et musicales, parfois effectivement médiocres, ne sont pas nécessairement toujours d’une très grande qualité ni toujours porteuses de messages politiques ou philosophiques d’un très grand intérêt.
Mais on peut raisonnablement s’inscrire en faux contre cet espèce de dénigrement ’’global’’ dont ces chants feraient systématiquement l’objet. En effet, si l’on veut bien se dégager de ces ’’a priori’’ négatifs et si l’on veut bien se pencher sur les faits et circonstances de leur naissance, que l’on s’attache à dissèquer leur véritable substance littéraire et musicale et l’on s’apercevra alors vite que nombre de ces hymnes présentent un visage politique, historique, culturel et musical véritablement digne d’intérêt.
Des hymnes auxquels de grands grands compositeurs ont parfois même prêtés leurs concours : que ce soit Beethoven (pour l’actuel hymne européen), Berlioz (pour certains arrangements de la ’’Marseillaise’’), Haydn (pour le ’’Lied der Deutschen’’), Lully ou Haendel (pour le ’’God save the Queen’’), Charles Gounod (pour l’hymne pontifical) voire, en cette ’’année Mozart’’, le célèbre compositeur autrichien -lui-même- pour l’actuel hymne national autrichien (’’Osterreichische Bundeshymne’’). Sans même parler de Verdi, connu pour son fameux ’’Va, pensiero, sull’ali dorate’’ : chant patriotique tiré de son célèbre opéra ’’Nabucco’’ (1842), texte momentanément pressenti pour devenir hymne national italien.
Des textes parfois mêmes écrits par des auteurs de renom de ces diverses cultures nationales. Par exemple on peut citer les contributions remarquables, à ce travail rédactionnel de leurs hymnes nationaux respectifs, d’écrivains célèbres comme le grec Denys Solomos, le norvégien Bjornstjerne Bjornsson, le slovaque Janko Matuska (disciple de l’érudit Ljudovit Stur), le roumain Andrei Muresianu ou encore le finlandais Johan Runeberg.
Sans même parler de Friedrich von Schiller, fameux auteur (en 1785) du texte de l’ ’’Ode à la joie’’ : un texte n’ayant néanmoins aucun caractère officiel au regard des actuelles Institutions communautaires européennes (puisque seule la mélodie de Beethoven ayant été officiellement reconnue, lors du Conseil européen de Milan, en juin 1985).
« Les Hymnes européens. Histoire, musique et paroles » (par P. Germain-David et M.-C. Tanguy)
Comment, pourquoi et dans quels contextes historique, culturel et politique, un hymne national voit-il le jour ? C’est précisément ce qu’on découvre dans cet ouvrage à la fois historique et musical (paru en 2005 aux éditions « Dexia » et « Cherche-Midi » ; voir ci-dessous, à droite) où les hymnes des 25 actuels Etats membres -ainsi que l’hymne de l’Union européenne- sont racontés et présentés avec leur partition et texte originaux (accompagnés d’un CD où ces hymnes sont spécialement joués pour l’occasion par la musique de la Garde républicaine française).
Ainsi c’est toute l’histoire des peuples qui s’exprime dans ces chants : avec leur personnalité, leur originalité, leur patrimoine culturel et leurs expériences historiques. Des hymnes où les peuples se projettent dans l’avenir et expriment collectivement leurs aspirations parfois confuses à la liberté, à l’indépendance, à l’existence, à la reconnaissance des autres et au bonheur…
Ces hymnes sont là extrêmement divers. On trouve, bien entendu, des descriptions bucoliques des paysages de la patrie bien-aîmée. A ce titre on pensera, par exemple, au ’’Kde domov muj’’ tchèque (’’Où est mon foyer, où est ma patrie ?’’), au ’’Du gamla, du fria, du fjällhöga Nord’’ suédois (’’Ô, toi : beau, libre et vénérable Nord’’), à l’helvétique ’’Schweizerpsalm’’ (’’Cantique suisse’’) ou au ’’Bundeshymne’’ autrichien (’’Pays de montagnes, de cours d’eau montagnards, de champs, d’usines, de cathédrales’’…).
Des hymnes qui évoquent avec la même émotion palpable les magnifiques paysages forcément grandioses, les grandes et belles montagnes, les larges et calmes fleuves, les petits ruisseaux ombragés, les eaux limides, les vertes vallées, les douces collines, les ’’ravissants vallons’’ (cf. hymne luxembourgeois) et les clairières harmonieusement fleuries de cette reproduction allégorique, ce ’’paradis terrestre’’ enfin retrouvé (cf. hymne tchèque) que semble donc vraiment être la patrie idéalisée : ’’pays le plus délicieux de la terre’’ (cf. hymne suédois) voire ’’ce doux pays, pays toujours si beau’’ (cf. hymne danois).
Pareillement on y trouve des récits ’’édifiants’’ et ’’héroïsés’’ de l’histoire nationale (comme c’est le cas, par exemple, dans les hymnes norvégiens et danois, hongrois et roumains, polonais et écossais, bulgares et grecs…) où il ne saurait être question d’autres choses que de ’’Noble peuple, nation vaillante, immortelle’’ (Cf. hymne portugais). Et ce, à force de références récurantes aux grands rois, aux grands faits et grands ’’combats’’ de la geste nationale. De même, on y trouve des professions de foi patriotiques, religieuses ou philosophiques. Et, à ce titre, on pensera ici tout particulièrement à la très européenne ’’Ode à la joie’’ : un hymne dont le texte (un poème de Schiller, 1785) est tout imprégné de la pensée philosophique idéaliste du temps des Lumières.
Ainsi, ces hymnes chantent l’affirmation nationale et la fidélité due à la patrie. À ce titre, on pensera tout particulièrement à l’actuel hymne italien ’’Inno di Mameli’’ ou au ’’Lied der Deutschen’’ (anciennement ’’Deutschland über alles’’) des allemands. Des hymnes patriotiques, souvent nationalistes, parfois agressifs, violents et belliqueux. A ce titre on pensera tout particulièrement -par exemple- à la ’’Marseillaise’’, à la martiale et très gaélique ’’Amrahn Na bhFiann’’ (the ’’Soldier’s song’’) de la République irlandaise d’Eire, à l’hymne portugais ’’A Portuguesa / Herois do mar’’ ou à la très polonaise ’’Marche de Dabrowski’’ (’’Non, la Pologne n’est pas morte encore’’…).
Des hymnes parfois républicains ou de loyalisme dynastique (ici on pensera, par exemple, au ’’God save the Queen’’ britannique, au ’’Wilhelmus’’ néerlandais ou à la ’’Marcha Real’’ espagnole). Des hymnes éventuellement révolutionnaires, toujours truffés de références historiques ou - parfois même - religieuses où l’on chante sa loyauté envers la Patrie et ’’Le Roi, la Loi, la Liberté’’ (Cf. ’’Brabançonne’’, hymne belge). À ce titre, ici on pensera aussi tout particulièrement aux références religieuses ’’appuyées’’ mises en avant dans les hymnes islandais (’’Ô Dieu d’Islande’’), hongrois (’’Bénis le Hongrois, Ô Seigneur’’) ou grec (’’Ô rois, voici le saint emblême de ce Dieu que vous adorez…’’), par exemple…
« L’Europe des Hymnes, dans leur contexte historique et musical’’ » (par Xavier Maugendre)
Dans le même esprit, on mentionnera donc aussi l’ouvrage (paru aux éditions « Mardaga », en 1996 ; voir ci-dessous, à gauche) du musicologue Xavier Maugendre. Un ouvrage où ce musicologue nous livre une vaste étude très complète et très érudite concernant les hymnes nationaux des différents pays composant non seulement l’Europe ’’communautaire’’ actuelle mais aussi toute l’Europe géographique (i.e. : Groënland, Islande, Turquie, État d’Israël et républiques ex-soviétiques d’Asie centrale comprises…), resituant et restituant ainsi chacun d’entre eux dans leur contexte historique et musical.
Un ouvrage très complet où on trouvera aussi une foultitude de renseignements divers et variés extrêmement précis sur les hymnes breton, gallois, andorran, monégasque, pontifical, ’’san-marinien’’, groenlandais, féringien, du Liechtenstein et des Sorabes de Lusace, etc (sans parler des hymnes européen et… olympique !).
Dans cet ouvrage Xavier Maugendre met en lumière les caractéristiques propres à chaque hymne, l’histoire de leur création, livrant paroles et musiques, les analysant sous toutes les coutures dans un livre qui fourmille de détails musicaux, musicologiques, d’anecdotes révélatrices ou d’évènements historiques vus sous un éclairage particulier.
Ainsi, Xavier Maugendre passe donc en revue chaque hymne des pays d’Europe. Reste donc au lecteur à se plonger dans son travail pour découvrir ces chants qui participent à l’image de ces Etats, pays, peuples et nations. Des chants chargés de symboles dans lesquels chacun d’entre ces peuples projette et présente à autrui sa vision idéale de lui-même.
Puisse l’écoute de ces oeuvres musicales et la lecture de ces ouvrages favoriser une écoute de ces hymnes peut-être un petit peu plus attentive que de coutume, ainsi qu’une découverte plus harmonieuse de l’autre…
Au passage, on y découvrira donc enfin (peut-être…) toute la valeur du message politique et philosophique porté par l’hymne européen, l’ « Ode à la joie », en sa version ’’Schiller’’ : l’expression d’un idéal et d’un principe d’espérance selon lequel -loin de tout conditionnement intellectuel identitaire ou de toute autre sentimentalité nombriliste- tous les hommes seraient frères, pourvu qu’ils soient enfin touchés par les ’’aîles de la joie’’ et - surtout - par l’esprit d’Europe.









