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Candidature turque : « L’Europe doit maintenant affirmer son ambition »

Interview d’Aymeric Chassaing, membre du Bureau National des Jeunes Européens - France, publiée sur alliancegeostrategique.org

, par Aymeric Chassaing

Les Jeunes Européens - France, par la voix d’Aymeric Chassaing, leur responsable de la communication, répondent à quelques questions relatives à la Turquie et à sa candidature à l’Union Européenne : identité, religion, Chypre, militaires, Kurdes, soft power sont quelques uns des mots-clés qui ressortent de leurs réponses.

Auteurs

  • Membre du Bureau National des Jeunes Européens - France, en charge de la communication. Consultant en communication et affaires publiques.

AG : Quelles sont aujourd’hui les perspectives d’adhésion de la Turquie à l’UE dans un avenir proche ?

Aymeric Chassaing : De toute évidence, la perspective d’une adhésion turque ne peut pas s’envisager dans un avenir proche. Pour une multitude de raisons, concrètes et symboliques, la candidature turque ne répond pas aux schémas et délais classiques d’une candidature à l’Union. A titre de comparaison, les pays d’Europe de l’Est ont passé toutes les étapes du processus d’adhésion en moins de quinze ans. L’adhésion turque est quant à elle discutée depuis la fin des années 1950, c’est à dire depuis le Traité de Rome ! Et la route est encore très longue.

AG : Quels sont les principaux freins à cette adhésion, en Europe et en Turquie ? Comment expliquer la lenteur du processus, alors que la Turquie a exprimé très tôt son souhait de participer à la construction européenne ?

Aymeric Chassaing : L’adhésion à l’Union Européenne implique pour tout pays candidat de se conformer aux règles existantes de sorte que le jour de son adhésion, le nouveau pays membre soit « compatible » et pleinement intégré au fonctionnement de l’ensemble. Cette mise en conformité se fait par chapitres thématiques (fiscalité, pêche, douanes, etc.), évalués par la Commission et considérés un à un comme clos par l’ensemble des États membres. Dans le cas de la Turquie, un certain nombre de sujets bloquent toute avancée du processus. Ils sont officiellement au nombre de trois : la question du respect des droits de l’Homme, le refus de la normalisation des relations avec Chypre, et l’implication de l’armée dans la politique (ce qui est plus que problématique, puisque l’armée est garante du respect de la laïcité). Ces points n’étant pas considérés comme réglés par l’Union, l’adhésion ne progresse pas.

Mais au-delà de ces points officiels, la lenteur du processus résulte de toute évidence de la sensibilité de ce sujet dans le débat politique européen. Sous la pression des peuples des États membres qui rejettent massivement cette candidature, les leaders politiques sont divisés, essentiellement autour d’arguments ayant trait aux valeurs, et traînent le pas. Car c’est bien de valeurs dont il s’agit dans ce débat. Le fond du sujet porte en effet sur la capacité de la Turquie à s’intégrer dans un ensemble culturel et religieux qui diffère du sien. Il porte de la même manière sur la volonté de la Turquie de mettre un terme à des questions internes qui empoisonnent son image de pays « européo-compatible », comme la non reconnaissance du génocide arménien, la prise en compte de la minorité kurde, etc. Les avis sont partagés, souvent virulents. Et comme il s’agit de sujets qui touchent aux identités, il n’y a que le long terme pour y apporter du changement.

Pour ce qui est de ce qui ne changera pas, l’éternel débat porte enfin bien sûr sur la question de l’emplacement géographique de la Turquie. Est-elle européenne au titre qu’une petite partie de son territoire est du bon côté du Bosphore, comme le disent ses partisans ? Cela suffit-il ? Pourquoi sinon lui refuser l’adhésion alors que Chypre ne semble pas bien plus proche ? Là encore, on voit bien que c’est avant tout sur le terrain des valeurs et de l’identité que le débat revient.

AG : L’adhésion de Chypre n’aurait-elle pas dû être subordonnée à la fin de la partition ? La perspective de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne peut-elle jouer un rôle sur ce conflit (au-delà du rôle que ce conflit joue dans le sens inverse) ?

Aymeric Chassaing : Comme nous l’avons dit, la question chypriote est un des trois blocages officiels, puisqu’un nouvel entrant ne peut évidemment pas ne pas reconnaître un État déjà membre. Officiellement, l’Union Européenne avait annoncé son opposition à l’entrée d’une île divisée. Plusieurs initiatives avaient donc été menées par l’UE, et l’ONU avait présenté le plan Annan en 2004 afin de mettre un terme aux divisions. Mais ce plan ayant été rejeté par 75% de la population grecque de l’île, c’est un territoire toujours divisé qui est entré dans l’Union le 1er mai 2004.

Afin de permettre un fonctionnement des règles de l’Union, le protocole n°10 du Traité d’Adhésion à l’Union Européenne de 2003 a stipulé que c’est toute l’île qui appartient à l’Union, y compris la partie échappant de fait au contrôle de la République de Chypre, l’acquis communautaire étant suspendu dans cette zone. Il a donc été tenté de mettre fin à la partition avant l’entrée, sans succès. Mais après tout, fallait-il priver un peuple européen de l’Union, alors qu’il est reconnu par l’ensemble de la communauté internationale à l’exception de la Turquie, au titre d’une partie de son territoire est illégalement occupée ? Cela aurait-il aidé à résoudre le conflit ? D’autant que l’on voit bien aujourd’hui l’extraordinaire pression qui pèse sur les épaules de la Turquie pour régler ce différend. Certains signes montrent d’ailleurs une volonté d’en finir, notamment à travers la réouverture symbolique en avril 2008 de la rue Ledra à Nicosie, coupée en deux depuis quarante ans. La perspective de l’entrée de la Turquie joue donc plus qu’un rôle dans la fin du conflit, elle en est la clef.

AG : Quelles seraient les conséquences d’une fin de non-recevoir adressée à la candidature turque ?

Aymeric Chassaing : L’idée de conséquences à un possible refus est un des principaux éléments du débat en Europe. En effet, certains y voient le symbole d’une Europe refermée sur elle-même qui jetterait la Turquie dans les bras de l’islamisme. D’autres considèrent au contraire qu’on ne peut pas argumenter une candidature par la peur des conséquences de son possible refus… Bref, le débat s’arbitre bien souvent par un « doit-on avoir la Turquie avec ou contre nous ? ». Chacun a ses arguments, tous défendables, mais faits de beaucoup de suppositions géopolitiques.

L’Europe doit maintenant affirmer son ambition. Après un demi-siècle de débat, doit-elle laisser mourir une candidature qui suscite énormément d’attentes côté turc ? Doit-elle envisager une autre forme de collaboration ? Doit-elle opter pour un refus ? Doit-elle lui ouvrir la porte ? Quel que soit le choix, la priorité est d’en faire un, pour ne pas continuer indéfiniment d’alimenter les incompréhensions, tant du peuple turc et de ses dirigeants que du côté des peuples européens.

AG : Que penser du “partenariat privilégié” proposé par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ? Ne faut-il y voir qu’une préoccupation électoraliste ?

Aymeric Chassaing : L’idée d’un partenariat privilégié fait justement partie de ces pistes souvent évoquées pour une autre forme de collaboration, manière également de tenir compte du rejet de la candidature turque par les populations européennes, sans pour autant voir la Turquie totalement se détourner de l’Europe.

Au-delà de ce partenariat envisagé pour la Turquie, c’est toute la question de la politique de voisinage de l’Union qui se pose. L’Union, partie de six membres s’est progressivement étendue en intégrant ses voisins. Nous arrivons aujourd’hui à un moment où l’entrée des voisins ne sonne plus comme une évidence. De nouvelles relations sont à imaginer avec ces pays. Si l’Europe fait le choix de ne pas intégrer la Turquie, elle n’aura d’autre option que de lui proposer un partenariat privilégié, manière d’approfondir les relations économiques et diplomatiques, sans toucher au symbole de l’adhésion, bref sans toucher aux valeurs.

AG : Les craintes exprimées sur le poids prépondérant qu’aurait la Turquie dans les instances décisionnelles européennes sont-elles fondées ?

Aymeric Chassaing : Objectivement, il est indéniable qu’une entrée de la Turquie entraînerait des conséquences institutionnelles inédites. En effet, avec environ 75 millions d’habitants, ce nouvel entrant serait aujourd’hui le second plus grand pays membre. L’évolution démographique laisse même penser qu’il pourrait être le principal pays de l’Union. Cela impliquerait donc de fait un large contingent d’eurodéputés, un pouvoir important lors des votes à la majorité qualifiée, et de manière générale un poids à la fois nouveau et conséquent dans les rouages de l’UE. Ce bouleversement institutionnel ne serait pas négligeable et implique que l’Europe y soit prête. Pour ce qui est des craintes, cela relève des positions des opposants ou partisans à une Turquie membre de l’Union.

Au niveau de la PESD et plus largement des affaires étrangères, que peut apporter la Turquie à l’UE ? Son adhésion peut-elle influer sur la position de l’UE sur les grands sujets actuels ? Quid de sa relation avec les Etats-Unis ? Son rôle sur la scène internationale est un des principaux arguments des partisans de son entrée. En effet, ils plaident qu’une Turquie intégrée à l’Europe donnerait à sa politique étrangère commune un rôle considérable, notamment du fait du rôle croissant de médiateur que joue la Turquie au Moyen-Orient. Ils arguent également que ce serait un symbole d’ouverture d’esprit de l’Europe propre à consolider son soft power sur le monde musulman.

Sa relation avec les États-Unis est au contraire un argument en faveur des opposants à son entrée. A l’image du rôle joué par la Grande-Bretagne, il est souvent défendu que la Turquie deviendrait un « Cheval de Troie » supplémentaire des États-Unis dans l’UE, afin de fragiliser son unité politique et la maintenir comme une simple union économique. Le soutien continu des présidents américains en faveur de son adhésion joue d’ailleurs pleinement en sa défaveur…

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P.-S.

Illustration : Drapeau de la Turquie

Source : Flickr

Vos commentaires

  • 28 mars 2010  01:07, par Cédric

    C’est très intéressant de répondre à une question par plein de questions, mais il aurait été certainement plus constructif de lire TON avis sur cette question, voire de poser la question qui fâche : A quand une prise de position officielle du ME-France concernant la Turquie ?

    Si les citoyens européens engagés comme nous repoussent ce choix aux calendes grecques, doit-on s’offusquer que « l’Europe d’en haut » procrastine tout autant sur la question turque ?

  • 29 mars 2010 19:45, par Laurent Nicolas

    J’entends et je comprends ceux qui reprochent aux Jeunes et au Mouvement Européen de ne pas avoir de position sur la Turquie. J’en faisais partie au début. Mais est-ce notre rôle ? Je ne crois pas. Notre rôle est avant tout celui de la pédagogie dans le débat, et l’interview est en plein dans ce cadre. Sur un sujet si passionnel, qui pose tant de question de fond et qui renvoient l’Europe et les Européens à la définition de leur propre vivre ensemble, le rôle de militants comme nous est d’apporter une dimension au débat qui est celle de la pédagogie.

    Notre premier devoir, avant même de se prononcer pour ou contre la Turquie, c’est de veiller à ce que le débat ne devienne hors de contrôle car c’est là qu’il profite aux eurosceptiques et aux extrémistes de tous bords.

  • 31 mars 2010  07:03, par Ronan

    Plutôt d’acccord avec Laurent sur ce coup :

    Ceux qui reprochent au ME-France de ne pas se prononcer clairement sur ce sujet, lui reprochent surtout de ne pas pencher en leur faveur !

    La principale mission est donc pédagogique : sortir de l’idéologie, entrer dans le rationnel et notamment dénoncer les outrances des uns, les illusions des autres, l’esprit de système en général.

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